… ne va pas tout changer.

On l’entend à chaque Computex depuis 2016. AM4 puis AM5, de Pascal à Blackwell. Le script ne change pas, seul le ticket d’entrée augmente. Apple fait pareil depuis vingt ans avec plus d’élégance : chaque iPhone est « le plus rapide jamais conçu », chaque puce M bat tous les records de sa catégorie, et Tim Cook l’annonce avec la gravité d’un événement cosmique. La communication de Jensen Huang sur l’IA n’en est rien de plus que la version moins bien habillée. Sauf que lui, il a trouvé un argument que la keynote d’Apple n’a pas encore osé : si tu n’achètes pas, tu perds… jusqu’à ton travail.

La mécanique est simple une fois qu’on la voit. Jensen déclare en décembre 2025 que les salariés devraient être évalués sur leur usage de l’IA. Formule reprise en mai 2026 par le PDG de Deel depuis son LinkedIn avec le sérieux d’un oracle de la productivité. Ce que Jensen vend au passage, c’est du GPU. Ce que l’autre vend, c’est une plateforme RH qui prospère dans l’inquiétude managériale. La prophétie n’est pas une prévision. C’est une liste de courses.

Ce que le tokenmaxxing révèle vraiment…

Chez Amazon, des salariés faisaient tourner MeshClaw, l’agent IA interne, non pas parce qu’ils en ont besoin, mais pour gonfler artificiellement leurs statistiques d’usage. Le terme qui circule : le tokenmaxxing. Brûler des tokens pour le classement, comme on farmait des succès Steam pour le ratio ou son rang sur Apex. Sauf que là, c’est l’évaluation annuelle qui est en jeu… heureusement il parait que le programme en question a été enterré.

A aucun moment ce n’est une dérive, c’est uniquement la conséquence directe d’un système construit sur une métrique de consommation. Amazon fixe un objectif de 80 % de développeurs utilisant l’IA chaque semaine, les managers regardent les tableaux de tokens, et la Loi de Goodhart s’applique mécaniquement : la mesure devient l’objectif, et elle cesse d’être utile. Le constat est sans appel : sur 12 000 développeurs étudiés, les 20 % les plus économes produisent 11 pull requests fusionnées pour 3 dollars de tokens. Les 20 % les plus gourmands en produisent 23, mais pour 1 822 dollars d’IA. Le coût unitaire explose bien plus vite que la productivité.

…et ce que  RAM/GPU ont à voir là-dedans.

La RTX 5090 tourne autour de 2 500 à 3 000 euros au détail, quand on la trouve. Une RTX 5080 dépasse allègrement les 1 200 euros. Les MSRP n’ont plus aucun sens depuis des années, et la demande IA professionnelle, pardon Cloud, donne à Nvidia une justification en béton pour maintenir les prix. Ce n’est pas de la spéculation : c’est de la tarification par le récit. Le récit selon lequel si l’entreprise n’investit pas dans l’IA maintenant, elle sera morte dans cinq ans.

Pardon, l’industrie nous dit également que pour ne pas dépenser autant en outil externe, on peut faire tourner des LLM localement en stockant les modèles en RAM. Le parallèle est fait, non ?

Pendant ce temps, une RX6800 se revend autour de 250 euros sur le marché de l’occasion. Elle tient encore la comparaison pour plus de 80 % des usages gaming. Et avec l’arrivée du FSR4 en 2027 qui devrait étendre la rétrocompatibilité et la qualité d’upscaling à l’architecture RDNA 2  elle va reprendre de la valeur relative au moment précis où tout le monde la brade pour s’aligner sur la narrative IA locale. La pression pour la remplacer ne vient pas d’un delta de performance visible à l’écran. Elle vient de la peur de rater un train.

La prophétie finance le GPU.

Cloudflare licencie 1 100 personnes en invoquant une hausse de 600 % de son usage interne de l’IA. L’action rebondit le jour de l’annonce. Meta supprime 14 000 postes et double son budget IA à 135 milliards de dollars. Nvidia pèse davantage que l’ensemble du CAC 40 et son activité historique (Gaming a disparu de son bilan en passant sous les 0,5% du CA). Le circuit est parfaitement fermé : la peur génère l’investissement, l’investissement valide la peur, et le hardware se vend au prix que la peur autorise. Et ce n’est une citation de Maitre Yoda…

Le tokenmaxxing en est l’aboutissement logique : brûler du token pour être bien noté, sachant que ça ne fait que gonfler la facture chez AWS ou Anthropic, qui justifie les capex, qui justifient les prix GPU, qui renforcent la narrative. On se retrouve à financer la prophétie qui nous fait peur. Ceux qui prédisent l’apocalypse cognitive sont, à l’unité près, ceux qui vendent les outils supposément responsables de ladite apocalypse. Dario Amodei annonce 50 % des emplois cognitifs disparus ; la valorisation d’Anthropic a presque triplé en un an. OpenAI investit dans le hardware avant d’indiquer qu’il en commandera davantage et la RAM vaut de l’or, tout comme les actions des entreprises dans lesquelles il a investi. Tout le monde est gagnant ou presque, aucune valeur n’est créée. La somme est nulle, il y a donc un sacré lot de gagnants.

Ce que ça change pour nous, joueurs ou techos.

J’utilise des LLM au quotidien, mais pas pour brûler des tokens au carré pour la métrique. Dans mon expérience, l’usage pertinent de l’IA est rarement le plus visible ni le plus cher je suis plutôt du camp qui cherche à maximiser l’impact de chaque token, ce que l’étude Jellyfish dit en creux sans l’assumer franchement.

La vraie question n’est pas de savoir si l’IA va détruire des emplois, probablement qu’elle en détruira, à une échelle que l’on ne connaît pas encore. La question est de savoir qui profite de la croyance. La réponse se lit sur les bilans trimestriels de Nvidia, d’Anthropic et d’Amazon. Pas sur les courbes de chômage.

Dans six mois, quelqu’un va inventer un score de maturité IA pour les équipes. Un badge LinkedIn. Une certification d’usage. Quand les abonnements ou les limites de token redescendront. Les GPU se vendront encore plus cher pour accompagner vers l’alternative de l’IA locale. Le meilleur symbole reste peut-être l’Arc B80 d’Intel devenu en prime et sans l’avoir vraiment cherché le meilleur GPU gaming de la marque alors que conçu avant tout pour l’inférence IA.

Ce que j’en retiens, la prophétie génère son propre carburant et le carburant, ça s’achète…

By tech