Hausse des prix, stagnation des performances réelles, marketing agressif : je le dis régulièrement le marché du hardware pousse à consommer du neuf. Et ce alors que l’occasion est objectivement le choix le plus rationnel. Enfin, jusqu’à ce qu’il dérape lui aussi.
Le point de bascule
La bascule a en fait commencé dès que les dernières générations de GPU et CPU ont commencé à ne plus suivre une logique de progrès proportionnel au prix. On paye plus pour gagner moins, et ce, depuis les « Lake » Intel. Entre inflation, segmentation artificielle des gammes et marges en hausse. Le neuf a cessé d’être un achat technologique, c’est un achat émotionnel/plaisir. Le joueur paie pour rester dans la boucle marketing, pas pour un gain d’usage réel. Résultat : des cartes graphiques à plus de 1000€ qui apportent des gains marginaux hors cas extrêmes (4k, ultra, Raytracing), alors que 80% des usages restent parfaitement couverts par du matériel de génération précédente.
Le point d’équilibre performance / prix
Le marché de l’occasion n’est plus un plan B. C’est le sweet spot, et ce, depuis longtemps. Un GPU haut de gamme datant de quelques années, offre encore aujourd’hui une expérience solide en 1080p et 1440p. Le delta de performance avec le neuf ne justifie pas l’écart de prix. Pire selon les titres, le haut de gamme d’il y a 10 ans est toujours capable d’offrir une expérience e-sport confortable. Une 980Ti de 2015 offre du 1080p 60FPS en medium sur Arc Raiders, soit le niveau d’une 2060/3050.
La décote absorbe le bullshit marketing. Cela va de soi, le prix du neuf est dicté par le positionnement marketing alors que l’occasion voit prix dicté par l’usage réel. Une fois pousser vers sortie du circuit neuf par la nouvelle génération, la valeur d’un composant reflète sa performance réelle. Enfin, jusqu’à ce que la communauté recherche tellement un modèle pour que sa valeur sorte des courbes.
Les contraintes structurelles
On a tendance à penser que la situation de Ramaggedon est un pic temporaire, mais je n’y crois pas. Les GPU, RAM, SSD et même les processeurs ou alimentations ont subi (ou vont subir si ce n’est pas encore le cas) des hausses durables. Le plateau de prix actuel est LE nouveau standard. Il ne faut pas s’attendre à retrouver les tarifs anté RTX. Il n’y a qu’à voir, la RTX3060 12 Go revient à 349$ en 2026… soit plus que son MSPR de sortie en 2021.
De la à dire que le hardware moderne vieillit bien, est devenu “trop bon” il n’y a qu’un peu. Il a atteint un niveau où il devient difficile de justifier le renouvellement. Pour le gros du panier, un CPU d’il y a 5 ans reste largement viable. Les gains générationnels se tassent (Zen 5% en est un rappel). Un GPU milieu/haut de gamme de 2020-2022 fait encore tourner la quasi-totalité des jeux actuels dans de bonnes conditions. Toute l’industrie repose sur un cycle renouvellement de 2 à 3 ans, quand le cycle de remplacement logique devrait plutôt être entre 5 et 7 ans.
La majorité des joueurs n’a d’ailleurs pas besoin de plus de puissance. Donc le marché crée artificiellement le besoin, les benchmarks déconnectés des usages réels. Il pousse vers du 4k + Raytracing (sur-vendu), alors que l’usage réel reste en 1080p / 1440p. DLSS / FSR ont été amenés comme arguments de survie et c’est ce qu’ils sont devenus. Enfin si on fait abstraction du drama FSR4 ou FrameGeneration.
L’économie circulaire
Pour moi, acheter d’occasion, ce n’est pas juste économisé. C’est aussi un acte militant visant à corriger une aberration industrielle. Produire un GPU est extrêmement coûteux en ressources (silicium, énergie, logistique). Le remplacer tous les deux ans est un non-sens dans tous les sens et surtout sur un aspect écologique. Acheter les anciennes générations, permet limiter l’impact environnemental, prolonger des composants encore parfaitement fonctionnels et potentiellement de réduire la pression sur la production. Et de facto cela aurait dû permettre de maintenir des prix et stocks acceptables sur le neuf. Sauf si les consortiums se sont mis d’accord pour moins produire…
Le problème : le discours dominant reste orienté sur le neuf, car c’est là que sont les marges. Et même si le marché de l’occasion a des défauts. Ils sont amplifiés par l’industrie pour freiner son adoption. Le risque matériel est surestimé. La majorité des composants tiennent des années sans problème. Les services Cloud reposent toujours sur des Xeon Haswell qui tournent H24 depuis 2015. Entre les tests, les benchmarks et les outils de monitoring, il est facile de vérifier l’état réel d’un composant. Et ironie de la chose, les pannes précoces arrivent souvent… sur du neuf.
Le vrai problème : la dissonance cognitive
Le frein principal n’est pas technique ou organisationnel. Il est psychologique. Le joueur veut le dernier produit, même s’il n’en a pas besoin, même si le gain est marginal. Même quand il ne le veut pas, on le pousse vers ce seul choix. Il veut la 4k ultra RT. Acheter neuf, c’est aussi acheter un statut. Acheter d’occasion, c’est optimiser. Et l’optimisation reste sous-valorisée face au marketing.
La bascule a bien accéléré depuis 2022 avec la pénurie crypto. Les joueurs arbitrent, la demande d’occasion a vaporisé le marché. Le hardware devient trop cher pour être renouvelé impulsivement. Polaris et Pascal ont ainsi tenu bien plus qu’ils ne l’auraient dû. Toutefois, malgré cette situation « favorable » pour le secteur, l’occasion peine à devenir plus lisible et sécurisée et ce malgré le développement des plateformes spécialisées. Enfin, il y a les usages hybrides (cloud, handheld) qui font théoriquement que le besoin de “gros PC neuf” va diminuer…
Le marché du hardware gaming est en train de reproduire exactement ce qui s’est passé dans d’autres secteurs, le neuf devient un luxe, l’occasion devient la norme rationnelle. La différence, c’est que cette transition déjà en cours n’est pas encore assumé. Le marché ne tient que par l’irrationalité des acheteurs. Le jour où l’optimisation devient la norme, le modèle économique du hardware gaming risque de s’effondrer.