Faire son boulot à l’air de l’IA : être agency

Comme si on n’avait pas fini d’entendre parler d’IA partout, je vais en rajouter une couche en parlant d’agency.

L’agency : le mot à la mode qui désigne ce qu’on appelait avant « faire son boulot ». Il suffit de faire un tour sur LinkedIn et impossible de parcourir 10 posts sans tomber qui va nous vanter les mérites de l’agency. Le genre de contenu qui récolte 3 000 likes de gens qui hochent la tête devant leur écran en se disant qu’ils « font partie de ceux qui ont compris » comme s’il y avait eux et les autres ignares.

Le terme est partout. Dans les offres d’emploi, dans les conférences tech, dans les séminaires de management. Et comme à chaque fois qu’un concept envahit le discours professionnel, ça mérite qu’on s’arrête deux secondes pour voir ce qu’il y a réellement derrière. Comme souvent, la réponse courte est : pas grand-chose de nouveau. Mais la nuance compte, alors allons-y.

C’est quoi, l’agency, exactement ?

Dans sa définition la plus honnête, l’agency désigne la capacité d’un individu à agir de façon autonome, à prendre des décisions, à ne pas attendre que les conditions soient parfaites pour avancer. Ce n’est pas de l’ambition carriériste ni de l’assertivité. C’est plus fondamental que ça : c’est la conviction profonde que l’on peut agir, couplée à la volonté de le faire (et la mise en pratique bien sûr).

En psychologie, on parle de locus of control, on met en opposition les gens à haute agency qui se sentent aux commandes de leur vie et ceux qui la subissent. Simple, toutefois, quand on commence à creuser ce que les gens entendent concrètement par là, on tombe sur des exemples édifiants.

« Il a beaucoup d’agency » = il envoie des mails sans attendre qu’on lui demande.
« Elle manque d’agency » = elle attend les instructions avant de commencer.
« On recrute des profils avec de l’agency » = on veut des gens qui font leur travail sans supervision constante.

Le dernier exemple à l’heure où un manager (si tant est que l’on ait encore besoin de manager en 2026) sur deux est un micro-manager… Bienvenue dans le monde, où « faire preuve d’initiative » nécessite désormais un terme anglais et X TEDtalks.

Pourquoi ce concept explose maintenant ?

Il y a une raison concrète pour laquelle l’agency est devenue le nouveau Graal, et elle tient en deux lettres : IA. LLMs, copilotes de code, agents sont partout avec une promesse implicite à l’exacte opposée de l’agency. L’IA peut penser à notre place.  Si l’on s’en tient aux publications, en juillet 2025, METR a mesuré de façon rigoureuse des développeurs expérimentés travaillant sur des projets matures. Leur productivité a chuté de 19 % en utilisant des outils IA alors qu’ils estimaient avoir été 20 % plus efficaces. Un sacré écart de perception.  Involontairement, ils ont délégué leur pensée à l’IA, attendu les suggestions, validé passivement du code sous-optimal et perdu la concentration active qui est précisément le cœur de l’agency. Ce n’est pas une critique des outils IA je suis le premier à les utiliser. Mais c’est ironiquement une conséquence réelle de ce qui arrive quand on les utilise sans agency : on devient un opérateur passif d’un système qu’on ne comprend plus vraiment.

L’exécution, pas l’intelligence, vrai problème de l’agency

Il serait presque trop simpliste de dire que tout vient d’une confusion fondamentale entre intelligence et capacité d’action. Mais notre culture (capitaliste) vénère l’intelligence le QI, les grandes écoles, les gens « brillants ». L’agency, elle, est moins glamour, elle repose sur l’art faire des choses, pas de les analyser. La vraie distinction n’est pas entre les gens intelligents et les autres. C’est entre ceux qui exécutent et ceux qui réfléchissent sans jamais se mettre en mouvement. L’intelligence sans action ne produit rien. L’action sans intelligence produit des erreurs, mais au moins, elle produit quelque chose… Normalement un feedback, une correction, un apprentissage. Le mérite, dans le sens réel du terme, se compose dans le temps et sur l’exécution, ses résultats et non sur le potentiel.

C’est inconfortable à entendre, parce que ça signifie qu’avoir « le bon raisonnement » ne suffit pas. Il faut agir dessus. Et ça devient un problème quand le concept devient un mot à la mode. Deux choses contradictoires arrivent simultanément. D’un côté, le concept se diffuse : plus de gens en entendent parler, certains l’internalisent vraiment, et c’est bien. De l’autre, on diffuse un mot vide de sens en devant un signal de vertu, quelque chose que l’on affiche plus que l’on ne le pratique.

Le problème structurel de l’agency comme concept RH ou de management des équipes, c’est qu’il suppose des conditions qui ne sont pas toujours réunies. Une organisation qui micro-manage, qui fait peser sur les individus le coût de leurs erreurs sans partager le bénéfice de leurs réussites. Ou qui valorise la conformité plutôt que l’impact, cette organisation peut écrire « agency » dans toutes ses fiches de poste, elle n’obtiendra pas le comportement correspondant. Car elle le bloque à la source. L’agency individuelle ne prospère que dans des systèmes qui la récompensent réellement, dans une organisation qui punit les initiatives non validées, c’est du bruit.

Ce que ça change concrètement à l’ère de l’IA

La situation actuelle est plus complexe. Les techos qui ont le mieux performé avec les outils IA sont ceux qui les utilisent « normalement ». C’est-à-dire ni en mode expérimentation, ni en mode « utilisons l’IA autant que possible ».

Laisser l’outil prendre les commandes reviendra à subir. Puis à souffrir des limitations de l’outil et du cycle de vie de ce dernier, car la technologie périme vite. Pensons à la pertinence du RAG quand on avait 4k de tokens en contexte quand en moins d’un an la fenêtre a atteint le million. Confier sa pensée à un outil, valider passivement revient à perdre notre capacité à évaluer la qualité de ce qui sort de l’outil. Et le pire dans ce cas précis est que l’on ne s’en rend même pas compte. On sera plus lent en pensant avoir été plus efficace.

Dans un temps où les outils cognitifs (LLMs, agents autonomes, copilotes) vont être omniprésent, l’agency devient finalement une compétence de survie. Pas parce que les outils sont mauvais, mais parce qu’ils sont conçus pour prendre en charge notre charge mentale. En les laissant faire, on perd progressivement la capacité à penser par nous-même dans notre propre domaine d’expertise. Le bon usage de ces outils, c’est d’amplifier notre agency, pas de la substituer.

Mon verdict

L’agency n’est pas un concept révolutionnaire, il n’y a pas si longtemps, on appelait « prendre ses responsabilités » ou « prendre des initiatives ». C’est résoudre le problème que l’on a devant soi sans attendre les instructions d’un éventuel N+1. La nouveauté vient de l’environnement qui est saturé d’outils qui proposent de penser et agir à notre place. Rester actif et savoir quand déléguer à l’outil et quand reprendre les rênes est effectivement une compétence non triviale. Pas parce qu’elle est intellectuellement complexe, mais parce qu’elle demande une vigilance constante contre le confort de la passivité et de l’assistanat. Mais arrêtons de traiter ça comme une révélation (une révolution comme aurait dit Steve Jobs). C’est de la discipline appliquée à l’action. Et la discipline, ne s’affiche pas sur LinkedIn, elle se mesure dans les livrables.

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