Il y a seize/dix-huit mois, je publiais un article par mois. Aujourd’hui, j’en publie un à deux par semaine. Ce n’est pas une question de temps libre supplémentaire, ni d’inspiration soudaine. C’est le résultat de règles que je me suis imposées, et d’un changement de regard sur ce que signifie écrire et la portée de mon contenu. Car finalement écrire n’est pas un acte de publication. C’est un acte de pensée qui s’inscrit dans la tendance du journaling où l’on note ses idées, ses journées et les sources de nos émotions.

Confondre, écrire et publier

Pendant longtemps, j’ai traité l’écriture comme un produit fini. Un article existait que quand je considérais qu’il était prêt à être lu. Une déformation professionnelle, d’avoir un compte rendu scientifique, empirique, inquestionable, autonome.  Résultat : j’attendais d’avoir quelque chose de parfait pour envisager de publier. Ce qui revenait à ne presque jamais commencer ce qui fait que le blog est resté longtemps à l’état de projet.  De nombreux auteurs ont également connu des gros moments de passage à vide depuis 2022 avec l’arrivée de chatGPT. Pendant un moment beaucoup avaient délégué une partie de leur production à l’IA, par curiosité et facilité. Ma conclusion est lapidaire : writing is thinking.  J’écris pour structurer ma pensée. Car le contenu écrit est un sous-produit de la réflexion, pas son objectif premier.

Cette inversion change tout, elle remplace la pression du résultat et le perfectionnisme paralysant en quelque chose de plus fertile : la curiosité. Le plus grand ennemi de l’écriture est la petite voix intérieure qui juge en temps réel. Celle qui dit « c’est trop évident », « pas assez sourcé », « ce paragraphe ne tient pas ». Généralement, j’écris un premier jet sans relire ni chercher de sens. Puis, je laisse reposer, puis je reviens avec un pseudo-regard éditorial pour agencer les choses dans la continuité de ce que j’ai écrit par le passéet là, je deviens exigeant.  La pire erreur qu’un auteur puisse faire est de s’arrêter à la première formulation convaincante. L’idée est de ne pas refermer le champ des possibles. Je me force à voir mon écrit sous plusieurs angles. Ce qui est évident, ce qui est contre-intuitif, et finalement le truc dont personne ne voudrait. Je me force dans l’inconfort, sans savoir où je vais pour éviter d’être une énième reformulation de ce que tout le monde a déjà lu ailleurs.

L’IA dans tout ça

D’ailleurs, se pose la question de la place de l’IA.  Je travaille quotidiennement avec des LLMs. Je les utilise pour coder, synthétiser, structurer des données, reformuler des emails techniques. Tout le monde utilise déjà ChatGPT pour son contenu. Un article généré est interchangeable. L’expérience ne l’est pas encore… Mes articles sont souvent le reflet de ma pensée même pour comparer des composants… C’est mon expérience qui a la valeur plus que la forme qui la décrit.   J’utilise l’IA comme esprit critique de mon raisonnement, vérifier la cohérence, mais pas pour écrire à ma place.

L’inspiration (ou le manque de) est une excuse confortable pour ne pas écrire. La contrainte, en revanche, force le cerveau hors de ses ornières habituelles. Mes contraintes actuelles : un format court à moyen (800 à 1 500 mots) selon le type d’article. Mais surtout un angle par article sans digression (ce n’est pas toujours réussi de, je l’avoue). Les dates de publication ne sont pas toujours fixes entre tous les 4 à 6 jours. Je m’impose des formats pour ne pas toujours parler de la même chose, même si là encore, il y a des sujets qui reviennent régulièrement et des contenus que je fais glisser de semaines en semaines. Les règles existent précisement parce que l’on les rate trop facilement, pour se forcer à revenir sur le chemin.

J’ai longtemps pensé qu’un article utile était un article exhaustif. Mais c’est faux. C’est sûr, il faut un article qui se suffit à lui-même. Mais surtout le contenu doit provoquer quelque chose chez le lecteur : une remise en question, une action ou contre action. Ce serait prétentieux de ramener ça à la psychologie, mais à la manière d’un psy, je veux avoir une leçon à enseigner via l’écriture. J’essaye de poser les bonnes questions pour que le lecteur trouve lui-même sa réponse. Généralement ce qui est servi sur un plateau est oublié. Au travers de mes écrits j’essaye de donner des pièces du puzzle sans assembler le tout. Je donne un angle, un cadre, mais ma conclusion parfois volontairement bancale appartient à celui qui la lira. Et finalement, je considère que mon contenu est prêt à partir du moment où les critiques d’une IA n’arrivent plus à me faire douter d’une phrase ou du sens de l’article.

Ce qui a changé concrètement

Dix-huit mois de ce régime ont eu des effets que je n’avais pas anticipés. D’abord, la facilité, écrire s’est arrêté d’être difficile. Le contre coup est finalement le volume de bribes d’idées que j’aimerais explorer. Ensuite, la clarté de pensée : mes directions sont mieux articulées, mes arguments plus solides, parce que je les soumets régulièrement à l’exercice de la formulation. Par contre, mes décisions techniques restent encore à peaufiner et surtout, la cadence ne garantit pas la qualité de chaque pièce. Certains articles sont faibles, et à la manière de certains talk-shows, je me critique à la manière de la TV qui parle de la TV. Mais la pratique régulière crée les conditions dans lesquelles les bons articles deviennent possibles et de plus en plus fréquents.

L’écriture est une compétence qui se construit par accumulation, contrainte et méthode. Ce n’est pas un don. Attendre l’inspiration parfaite, ne donnera pas assez de matière pour s’améliorer. Par contre, se fixer une cadence, un format et des quelques règles ainsi qu’une contrainte de point de vue, aide. C’est aussi simple et aussi austère que ça.

By tech