Depuis une quinzaine d’année, le smartphone (ou devrait-on dire photophone ?) a avalé la photo. Il l’a rendue instantanée, partagée, filtrée, compressée, optimisée. On capture sans réfléchir, on trie à peine, on oublie presque aussitôt. Il a tué un cadeau de Noël, l’appareil point-and-shoot basique.
Ce qui fut autrefois un acte réfléchi, sortir un appareil, composer, attendre la lumière est devenu un réflexe : un tap sur l’écran avant de passer à autre chose. L’iPhone, parmi d’autres, a perfectionné cette transition. Depuis le XR que j’ai eu d’ailleurs, Apple a compris que la photo n’était plus un souvenir, mais une expérience sociale. La bibliothèque intelligente ringardise les tags que l’on peut mettre dans Lightroom. L’image est pensée pour le partage avant d’être pensée pour le regard. Avec son Pixel Google a mis le coup de grâce. En tuant l’appareil photo, le smartphone a peut-être aussi tué le rapport intime à la photographie : celui du temps, du choix, et de la mémoire.
Un regard qui a évolué
J’ai longtemps pris des milliers de photos par an. En RAW, des compositions travaillées, des heures passées sur Lightroom puis Luminar à redonner vie à des ombres ou à ajuster une lumière dure ou capricieuse. Je n’irai pas jusqu’à dire que chaque déclenchement était un moment choisi, souvent prémédité. Mais certains clichés étaient préparés avec un rituel presque cérémonial. Parce qu’en macro, portrait, panorama, quand il faut sortir l’éclairage additionnel et le trépied, on est loin de l’instantané.
Et puis, sans m’en rendre compte, j’ai ralenti. D’abord un peu. Puis beaucoup. Aujourd’hui, je prends moins d’une photo par semaine sur mon iPhone, et la plupart finissent supprimées après avoir été partagées, avant même d’avoir été regardées une seconde fois. Le geste est devenu machinal : je prends, je jette parce que non satisfait. Le problème n’est pas que je manque de temps, ni d’occasions. Peut-être que si dans le fond. Mais, c’est surtout mon rapport à l’image qui a changé. Je ne photographie plus pour me souvenir, mais pour témoigner d’un instant, pour l’envoyer, le publier, le montrer. L’image n’est plus un objet de mémoire, mais une preuve éphémère d’existence. Et cette mutation, c’est le smartphone qui l’a imposée, en rendant la photo trop facile.
Le paradoxe de la perfection
Le plus ironique, c’est que l’iPhone, comme le Pixel n’a jamais fait d’aussi bonnes photos. Depuis l’iPhone X, et plus encore avec les générations récentes, le niveau de détail, la gestion de la lumière et les modes portrait ou cinématique sont bluffants. Dans beaucoup de cas, la qualité rivalise, voire dépasse ce qu’un appareil photo “traditionnel” produit sans post-traitement, y compris des choses moins basiques dans les mêmes conditions. On reste encore loin du rendu d’un Fuji X &co mais le progrès est indéniable face à mon équipement m4/3.
Cette perfection automatique a un coût, elle gomme, le grain et le flou, un peu tout ce qui faisait la singularité d’une photo. Le téléphone corrige tout, auto HDR pour un combo l’exposition, le contraste, le ciel plus naturel et que mon hybride sans retouche. Il tue la sincérité, il a perfectionné l’image au point d’en retirer une part de magie. Celle que je prenais du temps à faire naitre avec mes retouches.
Un nouveau rapport à l’image et à la mémoire
Paradoxalement, si l’on ne supprime pas des clichés que l’on aura jamais gardés avec un appareil, on a fait exploser le volume d’images. Tout en détruisant notre rapport à la mémoire. On ne garde plus les photos, on les consomme. Elles finissent oubliées sur un cloud, dans un flux, dans un album “Récents” qui déborde. Et que les BigTech nous ramènent via les « Souvenirs » ou les fonds d’écrans. Ces contenus ne sont pas faits pour être revus, mais pour être vus tout de suite. Alors qu’il y a encore quelques années, je passais du temps à faire la sélection de ce qui partira pour impression.
Avant, je pouvais retrouver des clichés d’un voyage ou d’un week-end rien qu’en me souvenant du moment. Aujourd’hui, la chronologie m’échappe et je compte sur les fonctionnalités intelligentes de la bibliothèque en posant des questions pour retrouver mes clichés. Les photos se ressemblent et s’oublient. La technologie a rendu l’image indélébile, mais la mémoire a été dissoute au passage.
Je n’ai pas arrêté la photo, pas vraiment. J’ai juste perdu la lenteur qui allait avec. Ce qui était un automatisme pour moi et devenu maintenant un moment que je dois prévoir en me disant ce moment sera la sortie photo. On dit que le smartphone a tué l’attente, la préparation, le hasard, que c’étaient des ingrédients essentiels qui faisaient de la photographie un art du temps. Mais c’est partiellement faux. Le smartphone est justement le summum du hasard, par contre effectivement, on a sauté l’attente ou du mieux, on va faire une autre attente. On fige un moment parce que quelqu’un veut « mettre ça sur Insta ».
Je ne pense pas que cela soit la photo qui soit morte, je pense que c’est notre besoin de mémoire qui a changé. On ne photographie plus pour se souvenir, mais pour exister dans l’instant. Et dans ce monde saturé d’images, ce n’est plus la rareté qui a de la valeur, mais la visibilité.
